Surf Session France – surfEXPLORE Haiti

 

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Text Erwan Simon

Magie noire à Haïti

Tremblement de terre, esprits vaudous, pistes périlleuses et reefs tranchants. Haïti est une destination intense, souvent désavouée par les médias. John Callahan et l’équipe surfEXPLORE sont retournés sur le terrain replonger dans cette culture poignante découvrir de nouveaux spots.

Esprits vaudous

C’est elle, c’est « Mami Wata », je l’ai trouvé. Avec une architecture métallique unique, le marché coloré de Port-au-Prince est l’un des symboles de la reconstruction de Haïti, je me suis perdu volontairement dans les allées grouillantes de monde. Tout s’achète, tout se vend. Une échoppe spécialisée dans les statuettes vaudou a retenu mon attention et à ma demande le vendeur me tend ce patchwork de tissus figurant une divinité bizarre. Sur les étagères, des bouteilles au contenu étrange, des crânes d’animaux en vrac, des ossements décorés, et puis ce morceau de toile représentant « Mami Wata ». Habillé d’une chemise impeccable, le vendeur m’explique sur un ton inquiet que c’est la mère des eaux, une déesse crainte des pêcheurs qui symbolise la mer nourricière, mais aussi l’océan destructeur. Cela m’intrigue. Est-ce un bon présage pour un surfeur ? Autour de moi la foule est bruyante. Tout est à fleur de peau, prêt à jaillir. Le dessin représente une femme enchanteresse aux formes souveraines, ses jambes semblent se terminer en nageoires. Un serpent s’enroule autour d’elle en posant sa tête entre les seins. Il est impossible de décrire Haïti sans évoquer le Vaudou. Ici les gens essaient de concilier la puissance des forces invisibles et la bienveillance des dieux. Profondément ancré dans l’âme des haïtiens, cette croyance trouve son origine dans l’ancien royaume du Dahomey, en Afrique de l’Ouest, importé en Amérique et dans la Mer des Caraïbe à l’époque de l’esclavage. Les africains déracinés et prisonniers sur de nouvelles terres l’ont développé dans la clandestinité. Le vaudou a régulièrement joué des rôles fondateurs dans l’Histoire du pays. L’une de ses œuvres les plus marquantes fût la cérémonie de Bois Caïman. Boukman, un maître vaudou, organisa un grand rassemblement d’esclaves. Un cochon noir fût sacrifié le soir du 14 août 1791. Autour du feu, l’assemblée but son sang. Les esclaves étaient devenus invulnérables, en transe. Quelques jours plus tard, Boukman organisa un soulèvement. Les insurgés brûlèrent les domaines agricoles, des centaines de colons furent assassinés. Hommes, femmes et enfants. Cette révolte sonna le début de la guerre d’indépendance et la révolution conduisit à la création de la première République noire de l’Histoire.

Séisme de magnitude 7

Le 12 janvier 2010, à 16 heures 53 minutes heure locale, Haïti est secoué par un tremblement de terre d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter. Son épicentre était situé approximativement à 25 km de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. Une douzaine de secousses secondaires de magnitude 5,0 à 5,9 ont été enregistrées dans les heures suivantes. Le bilan faisait état de plus de 220 000 morts, 300 000 blessés et près d’un million de sans-abris. La catastrophe était inimaginable, les images insoutenables d’une ville plus que désastrée et d’un pays à genoux firent alors le tour du monde. Dans un élan de solidarité internationale, les aides ont afflué de partout. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le bilan des efforts de la reconstruction semble mitigé. Il suffit de circuler dans la capitale pour observer les ruines, les gravats, et les camps de réfugiés à perte de vue. A ce sujet, les médias occidentaux sont encore une fois acerbes, ils dénoncent l’incapacité des haïtiens à assurer leur propre gestion, une partie de l’aide financière internationale n’arrivant jamais sur le terrain, parfois détournée. Je ne suis pas d’accord. Même s’il faut admettre qu’il y’a des problèmes (quel pays n’en a pas?), Haïti offre bien plus que ce tableau sombre dressé par les journalistes qui s’efforcent à collectionner les informations les plus calamiteuses pour entretenir l’image d’un pays de malédictions. Port-au-Prince reste délabré, mais dans les rues, je suis surpris par le changement : des voitures neuves, des marchands de téléphones mobiles, des camions remplies de parpaings, des maçons à chaque coin de rue une brouette ou une truelle à la main. Les ONG ont débarqué en masse, et on croise régulièrement des occidentaux, ce qui est nouveau. Parmi ces organisations, les plus louables, mais aussi les plus douteuses prêchant paroles religieuses, politiques ou menant des actions obscures. Haïti se redresse. Dans la catastrophe, chaque haïtien a perdu un proche, mais ce drame est finalement une chance. Pour une fois on se préoccupe de ce pays, les haïtiens ont besoin de redevenir eux-même : une nation en avance sur l’Histoire, la première République noire.

« Sa ki pa touye ou, li angrese ou. » (Proverbe haïtien ) Ce qui ne te tue pas t’engraisse.

Le Nord Ouest de Haïti, une terre isolée

Tous les surfeurs veulent leur part du dialogue avec l’Océan, et pourtant peu d’entre eux se sont aventurés sur les côtes haïtiennes. Il existe deux saisons de houles à Haïti, les houles de sud en provenance de la mer des Caraïbes entre mai et Octobre, et les houles de Nord-Est en provenance de l’Océan Atlantique l’hiver. C’est la quatrième expédition de John Callahan et surfEXPLORE en terre haïtienne, et la péninsule du Nord-Ouest du pays est l’une des dernières zones à explorer. L’aventure démarre réellement à Gonaïves lorsque le 4X4 quitte la route pour entamer la piste vers Bombardopolis et le cap du Môle Saint Nicolas. Zed Layson, surfeur reconnu de la Barbade s’est joint à l’équipe. Étrangement, dans cette région le décor est lunaire et asséché, désertique. Le seul chemin est exécrable, pierreux. On avance pas à pas, il faut régulièrement déplacer des roches pour rendre le passage praticable au véhicule. Les crevaisons se multiplient. C’est chaque fois l’occasion d’un arrêt. Fréquemment un paysan sorti de nul part vient nous observer changer la roue. Puis un second. Très rapidement un attroupement de curieux se forme. Souvent les haïtiens se sentent menacés, mais notre visite les réjouit. Que peuvent bien faire ces blancs ici, avec des planches de surf ? Sur cette île la nature peut prendre des allures destructrices et tendre des pièges angoissants. Ici tout se manifeste sous une forme exagérée, il n’y a pas d’intermédiaire pour adoucir les choses entre l’homme et la nature. Séismes, cyclones, inondations, sécheresses : le seul fait d’être en vie est une victoire. Peu d’étrangers viennent s’intéresser à leurs vies dans cette région isolée du Nord-Ouest, et je vois bien que notre passage suscite de l’engouement. Pointe de Jean Rabel, Port-de-Paix, Saint-Louis du Nord, il nous faudra trois jours de piste avant d’atteindre les premiers spots de surf. La végétation est redevenue dense et verdoyante. Quelques embouchures offrent des vagues honnêtes, certaines pointes ont du potentiel mais la houle manque. C’est juste avant Anse-à-Foleur que nous trouvons la plus belle vague, une droite de corail qui déroule à 100 mètres du bord.

Papa Legba

La droite de Anse-à-Foleur capte parfaitement les houles d’hiver et les vents dominants y sont offshore. Le corail est à fleur d’eau : Sam Bleakley enchaîne les nose-rides à chaque session sans anicroches, Zed et moi même y perdront des morceaux de planches et d’épiderme. Belle trouvaille, mais notre expédition doit continuer vers le village du Borgne et son embouchure. On nous prévient que la piste qui traverse le massif montagneux du même nom est très dangereuse. C’est sans compter sur notre entêtement. Roues de secours, réserves d’eau, nourriture, boardbags, nous démarrons l’ascension à travers la forêt qui culmine à plusieurs centaines de mètres d’altitudes. Après 3h de pistes, la vue est spectaculaire mais le terrain se complique. Le chemin longe un précipice. Une fois engagé il n’est plus possible de faire demi-tour. Plusieurs fois les roues frôlent le vide, la nature du sol ne permet pas de s’arrêter n’importe où faute de partir en crabe dans le trou. Il faut rouler, encore rouler. Tout le monde est préoccupé par le vide, concentré sur la conduite. A mi-parcours, la piste s’améliore. Au volant, Zed se retourne vers moi pour me parler, dans son geste la direction braque. La voiture n’avance plus, c’est sûrement une caillasse plus grosse que les autres. Au moment où il s’apprête à repasser en première vitesse, je réalise qu’une roue se trouve dans le vide et que le châssis de la voiture est posé sur le bord du ravin. Je hurle « stop ». Tout le monde sort, John Callahan doit escalader les sièges car sa portière donne tout simplement sur le néant. On vient de passer à deux doigts de la mort. Un paysan coiffé d’un chapeau de paille descend de la montagne avec une machette et deux gamins, il a vu la scène de loin. Après avoir repris nos esprits, ils nous aident à remettre la voiture sur le chemin. Après 6 heures de pistes nous arrivons enfin au niveau de la mer et des villages côtiers. Et là grande surprise : c’est le début d’une route bitumée flambant neuve. Quelle choc ! Elle relie Limbé, le Cap Haïtien et traverse le pays jusque Port-au-Prince. Je repense alors au paysan avec son chapeau. Dans le vaudou, Papa Legba est celui qui ouvre les chemins, on le décrit souvent avec un chapeau de paille. Etait-ce lui ? En voyant cette nouvelle route, je réalise que la voie de l’avenir est enfin ouverte pour les haïtiens. Ce pays le mérite, et j’y crois.

Erwan Simon : « Et si la vérité, celle du surftrip, se trouvait là, à mordre la poussière parmi les haïtiens, plutôt que dans les cabines dorées d’un boat-trip aux Maldives ? »

About Sam Bleakley

I am a freelance writer and professional surfer from Sennen, West Cornwall, in the UK. I specialise in surf exploration projects with renowned surfEXPLORE photographer John Callahan. I have undertaken groundbreaking trips to the likes of Algeria, Liberia, Kenya, Oman, South Korea, Hainan, Palawan and the Maluku Islands. Surf writing has led me to visit sixty countries. My roots, however, remain in Penwith, where I live with my family above Gwenver beach, close to Land's End, the westernmost tip of Britain - next stop Novia Scotia. I have an MA in Geography from Pembroke College, the University of Cambridge, and I am currently researching a part time PhD in Travel Writing with Falmouth University. I am the author of two illustrated surf travel books, Surfing Brilliant Corners and Surfing Tropical Beats (Alison Hodge Publisher, Penzance). I have been a multiple European and British Longboard surfing Champion, and former competitor on the ASP World Longboard Tour. I am widely published and featured in international magazines and newspapers ranging from Resurgence to Action Asia to The Cornishman, and a regular contributor to The Surfer's Path. I have studied and taught travel writing courses and guest lecture on aspects of surfing, travel, writing and geogrphy in further and higher education. I edited The Surfing Tribe: a history of surfing in Britain, and have edited Longboarding supplements and specials for Carve and Wavelength magazines. My first book, Surfing Brilliant Corners, details a decade of extreme global surf travel, illustrated by John Callahan. Surfing, jazz, geography, ecology and cultural studies mix as I journey to Mauritania, locked in political strife, where landmines litter access to some of the best waves on the planet; and Haiti, which captures my heart and makes it race as if falling in love. My second book, Surfing Tropical Beats, follows our surfEXPLORE team on a rollercoaster ride from Haiti to Gabon, through Algeria, India, Vietnam, China and back to Haiti.
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